Consulat du Burkina Faso de Nice

Dimi de Delphes

samedi 25 août 2012

1. Dimi de Delphes, vous dirigez la compagnie professionnelle du Nouveau Regard à Grasse, quel a été votre parcours professionnel ?
 

Je suis tombé par erreur dans le Théâtre à l'âge de 9 ans. A 17 ans, j'ai eu la chance de rencontrer Robert Hossein ; j'ai suivi ses cours à la Comédie de Reims pendant trois. Lorsqu'il a fermé son école, je ne suis pas allé au Conservatoire de Paris comme il me le conseillait ; j'ai préféré partir au Piccolo Teatro de Milan pendant 4 ans sous la direction de Giorgio Streller. J'ai ensuite entamé une carrière professionnelle italienne entre 1974 et 1988 jusqu'à mon arrivée à Grasse.
Pendant 14 ans ; j'ai joué du Shakespeare (avec Carmelo Bene), de la comédie avec Paola Borboni (l'Edwige Feuillère italienne), de la Commedia dell Arte et des auteurs italiens comme Pirandello

J'avais envie de revenir en France ; j'ai alors rencontré une jeune femme, Corine Mourre qui était grassoise d'où ma venue sur cette ville. Nous avons créé ensemble l'Alliance Française de Grasse en 1989, à laquelle était attachée l'Ecole de Théâtre Gérard Philippe. La mairie de Grasse, pour des questions de transparence, a demandé à séparer la partie linguistique de la partie culturelle, et en 1992, le Centre Art et Culture de Grasse était créé. De ce centre dépendent la compagnie professionnelle du Nouveau Regard et l'Ecole Gérard Philippe. L'Alliance Française coproduit actuellement les spectacles du Centre Art et Culture.
 

2. Comment fonctionne votre compagnie de Théâtre ?
 

La compagnie du Nouveau Regard est une troupe professionnelle avec un noyau de trois comédiens permanents et l'embauche ponctuelle - suivant les spectacles - de comédiens professionnels ; ou bien encore suivant les besoins, l'embauche d'élèves de l'école Gérard Philippe : enfants, adolescents ou adultes en cours de professionnalisation. (L'embauche des enfants est bien sûr soumise à la direction départementale du travail). Nous proposons toujours des spectacles à thèmes. Je suis très ouvert aux autres cultures et nous tentons toujours de faire passer un message, même dans les comédies légères. Les comédiens, comme tous professionnels, sont bien sûr rémunérés.
 

3. Comment le goût de l'Afrique vous est-il venu ?
 

A l'origine, je suis un universitaire et j'ai fait de la recherche en esthétique du théâtre, du spectacle vivant. J'avais travaillé - dans le cadre de ces recherches - avec l'Opéra de Pékin, l'institut Tibétain des Arts, auprès d'Indiens au Pérou... mais je n'avais jamais eu l'occasion d'approcher l'Afrique.
Un jour, à l'occasion d'un colloque à Paris, j'ai pu rencontrer Jean-Pierre Guingané (Directeur du Centre Culturel Gambidi et du Théâtre de la Fraternité à Ouagadougou décédé en 2010). Il m'a proposé d'aller faire des stages sur places en 1998... et j'ai eu le coup de foudre pour l'Afrique. C'est un continent passionnant. Je me suis beaucoup intéressé au Théâtre Africain. J'ai rédigé ma thèse de doctorat à Paris VIII sur le thème de l'art du théâtre africain entre tradition et modernité.

Je suis retourné plusieurs fois en Afrique pour des sessions sur la formation d'acteurs, la mise en scène, et tout ce qui a trait au théâtre d'intervention social (théâtre itinérant en brousse) non seulement au Burkina Faso mais dans d'autres pays d'Afrique : Nigeria, Bénin, Djibouti, Tchad, Mauritanie...
 

4. Quels sont, sur le plan professionnel vos rapports avec le Burkina Faso ?
 

Je suis surtout intéressé par les contacts avec la population en brousse : aller à leur rencontre, voir leurs besoins, les écouter. Je suis fasciné - chez les Africains en général et les Burkinabè en particulier - par leur insatiable curiosité, leur intérêt extraordinaire pour tout ce qu'on peut leur amener ; avec une forme de naïveté et d'intérêt réel. Ils m'apprennent également énormément par leur art de vivre un peu détaché des choses.
Nous avons travaillé sur du théâtre d'intervention, qui tournait en brousse, sur les thèmes du mariage forcé, la violence conjugale, l'utilisation du préservatif, l'utilisé du vote... et nous avons même monté avec Jean-Pierre Guingané, une pièce sur l'excision, non pas avec des comédiennes formées mais avec d'anciennes exciseuses qui ont alors joué leur propre rôle. C'était une expérience extraordinaire car certaines de ces exciseuses étaient connues en brousse, et les villageois avec stupéfaction les ont vues jouer leur rôle afin de lutter contre l'excision ; cela a donné des débats très houleux...

Je me suis totalement intégré au Burkina, je suis marié avec une Burkinabè. Là-bas je me sens chez moi.... Ce n'est pas moi qui suis allée dans le pays, c'est le pays qui est venu à moi.
 

5. Comment cette "bi-culture " s'est-elle intégrée à la Compagnie du Nouveau Regard ?
 

Nous avons rencontré le froid et le chaud : certains sont partis car cette culture ne les intéressait pas ; d'autres ont parfaitement joué le jeu.
L'intégration de cette culture africaine dans la compagnie s'est faite à deux niveaux : d'abord une recherche de la spontanéïté chez les élèves et chez les comédiens : tenter de provoquer chez les Français cette spontanéïté, cette naïveté enfantine dans le sens noble et ouvert du terme, que l'on trouve en Afrique. Ce n'était pas très facile au niveau de la troupe mais certains ont joué le jeu ; cela nous aidé même au niveau de la Commedia dell Arte.

Puis à force de rencontres avec des gens en Afrique ; j'ai voulu mixer la production des pièces. Nous avons fait une première expérience avec deux Burkinabè : Mahamadou Siribié et Maty Diop, pour jouer deux pièces de théâtre d'un auteur Béninois : Hermas Gbagdidi : " La chute de Capernaüm " (pièce sur la religion) et " La vallée de l'ignorance " (pièce sur les problèmes ethniques entre époux) et cela a été très bien reçu par le public français.
 


Dimi de Delphes et Elie Liazéré
 

6. Vous avez créé une pièce de l'Ivoirien Elie Liazéré à l'automne ; pouvez-vous nous parler de cet auteur et de la genèse de cette pièce de théâtre ?
 

Lors du festival des Récréatrâles de Ouagadougou, j'ai suggéré à de jeunes auteurs l'écriture de pièces mixtes blancs/noirs mais cela n'a pas très bien fonctionné. Par contre il y avait un certain Liazéré - dramaturge reconnu - qui dirigeait un atelier d'écriture. J'ai pu alors beaucoup échanger avec lui. Je l'avais déjà rencontré à Abidjan quelques années auparavant dans le cadre de mes recherches pour mon, doctorat ; c'est une personne très ouverte. Il a écrit la pièce " La fille du bistrot " spécialement pour la compagnie du Nouveau Regard. Le sujet était de son choix, je l'ai laissé travailler, et lorsqu'il m'a fait lire le texte ; j'ai tout de suite été pris par la pièce.
J'avais déjà mis en scène " La complainte d'Ewadi " une de ses pièces les plus connues. C'est un auteur joué dans toute la francophonie, y compris en France avec notamment une pièce jouée aux Francopholies.
 

7. Pouvez-vous nous parler du théâtre burkinabè contemporain ?
 

Il y a actuellement, chez les jeunes, beaucoup de talents qui émergent. C'est un hommage à rendre à Jean-Pierre Guingané, car il pousse, à travers ses " Récréatrâles ", de jeunes auteurs à écrire. Cette démarche ml'intéresse beaucoup. Il y a des textes extraordinaires de qualité d'écriture et de modernité ; mélange de recherches de racines et de projection vers un avenir ouvert au monde.
Il faut absolument promouvoir ces jeunes auteurs, mais il est difficile de les faire jouer et les éditer . Nous sommes en pourparlers avec des maisons d'éditions afin que toutes les pièces africaines jouées à Grasse puissent être éditées. Nous protégeons les pièces de théâtres en les déposant de manière systématique à la SACD (société des auteurs dramatiques) sous le nom de leurs auteurs afin de leur permettre de toucher les droits. Nous avons, à la compagnie du Nouveau Regard, le projet de montrer deux pièces de jeunes auteurs primés aux Récréatrâles.

Propos recueillis par Annelise Chalamon


INFORMATION

- La pièce " La fille du Bistrot " a été jouée le vendredi 16 avril 2010 à 20h00 au CEDAC de Cimiez à Nice. L'affiche - Tous les renseignements

 

ANNEXES

  1. La Compagnie du Nouveau Regard : http://lenouveauregard.free.fr
  2. Jean-Pierre Guingané : Voir ici
  3. Les Récréatrâles : Voir ici
  4. Elie Liazéré : Voir ici